Intemporalités
Entre cauchemar et révélation Marc LEQUIN révèle la prison ontologique de l'Homme qui vient.
C’est à cette énigme que nous confronte Marc LEQUIN dans "Intemporalités".
Préface de Pierre COIGNARD
Entre cauchemar et révélation Marc LEQUIN révèle la prison ontologique de l'Homme qui vient.
Il existe des questions si vertigineuses qu’elles défient toute réponse, des abîmes si profonds que les mots, en les frôlant, risquent de s’y perdre. L’intemporalité en est une. Ni concept ni simple cauchemar, elle hante l’homme comme une ombre portée par le temps lui-même.
C’est à cette énigme que nous confronte Marc LEQUIN dans Intemporalités.
Mais avant d’explorer, avant de mesurer l’abîme, il faut d’abord affronter la question dans sa nudité la plus crue. Car l’intemporalité commence là où le temps se déchire, là où l’homme, arraché au flux des jours se découvre prisonnier d’un présent absolu. Un présent où rien n’arrive jamais, où tout est déjà arrivé depuis toujours, sans témoin, sans mémoire, sans rédemption. C’est ce vertige qui se déploie avec la rigueur d’un diagnostic et la force d’un constat : et si nous n’avions jamais quitté l’intemporel ? Et si notre «épisode temporel» n’était qu’une parenthèse hystérique, une erreur ontologique ou une nostalgie programmée ? Et si, en cherchant à fuir cette prison, nous ne faisions que nous y enfoncer davantage ? L’intemporalité n’est pas une idée. C’est une expérience. Et c’est peut-être la plus redoutable qui soit parce que l’intemporalité est peut-être le cauchemar d’être arraché au flux du temps sans pour autant accéder à l’éternité. C’est peut-être l’éternité d’un Homme coincé dans une salle d’attente sans issue et condamné à exister dans un présent absolu et vidé de sens ; où rien n’arrive jamais et où paradoxalement tout est déjà arrivé depuis l’origine des origines sans que personne ne s’en souvienne ni ne puisse en témoigner. C’est peut-être le temps mort devenu l’unique temps possible. L’intemporalité est aussi peut-être une évidence accablante ou une malédiction ontologique ou encore le constat brutal que le temps n’a jamais réellement existé que comme illusion vitale et que son abolition révèle l’horreur nue de l’être. L’intemporalité c’est peut-être encore l’expérience de l’Être comme cadavre éternel. Tout n’est-il pas déjà mort depuis toujours et figé dans une immensité sans événement ? L’histoire, les civilisations, les passions et les drames humains sont-ils autre chose que des convulsions ridicules à la surface de cette immobilité première ? Le temps n’est-il qu’une parenthèse hystérique ouverte par l’erreur d’être né ? Et ce temps-là est-il ou non l’infini sans Dieu ? L’éternité sans sens ? La durée pure d’un caillou ou d’un cadavre qui n’en finit pas de ne pas pourrir ? Et l’homme qui y accéderait par la pensée, l’insomnie métaphysique ou l’ennui absolu pourrait-il ne pas devenir fou de lucidité ? Comprendrait-il que vivre c’est fuir cette intemporalité-là et que mourir ce n’est même pas y retourner puisqu’on n’en est jamais sorti ? Ou deviendrait-il sage ? Dirait-il que l’intemporalité est l’éternité d’avant la naissance, qui continue après la mort et qui en réalité n’a jamais été interrompue par notre ridicule épisode temporel ? L’intemporalité est-elle le test ultime de la santé tragique qui enjoint de pouvoir aimer le temps au point de vouloir qu’il ne finisse jamais, au point qu’il recommence identiquement et sans rédemption, sans sens et sans Dieu ? Enfin, cette intemporalité est-elle plutôt autre chose qu’une idée abstraite ou un cauchemar ou encore une tentation héroïque ? Serait-elle par hasard la réalité même de Dieu et par conséquent la vérité la plus bouleversante que l’Homme puisse entrevoir depuis sa prison temporelle ? Cette distentio animi qui nomme la dilatation douloureuse de l’âme dans la durée est-elle la marque de la Chute ? Le temps ne serait-il pas la forme de notre punition et de notre nostalgie puisque nous avons la notion même de la chose ancrée en nous comme un programme qui nourrit l’idée même de volonté de vivre ? Si tel était le cas alors cela ne voudrait-il pas dire que nous avons été créés pour l’intemporel et que nous vivons dans la successivité ? Un temps mort devenu l’unique temps possible ? Une éternité sans Dieu ? Sans événement ? Sans rédemption ? La durée pure d’un caillou ou d’un cadavre qui n’en finit pas de ne pas pourrir ?
Mais l’intemporalité est aussi plus concrètement ce qui nous guette lorsque la technique aura enfin réussi à couper l’homme de toute filiation réelle, de tout passé non programmé et de toute mémoire charnelle. Quand la mère aura été remplacée par la machine, quand l’identité ne sera plus qu’un fichier modifiable, quand le corps lui-même deviendra un simple support réutilisable ou incinérable, alors l’humanité aura atteint l’intemporalité. Pas l’éternité bienheureuse mais l’immobilité définitive d’un présent sans commencement ni fin, sans naissance ni mort authentiques ou encore sans amour ni haine qui ne soient prescrits.
Intemporalités est un recueil qui explore sans concession les deux visages de cette chute. D’un côté, le visage technico-scientifique qui nomme la distinction ontologique «être humain/personne» devenue l’arme qui autorise les élites intellectuelles à tuer leur propre père au nom de la compassion et du progrès ; la mémoire effacée, réécrite, incinérée ; l’enfant pauvre réduit à un cobaye numéroté dont on valide la suppression d’un clic. L’homme réduit à un matériau perfectible, puis à un déchet. De l’autre côté, le visage spirituel qui signe la quête désespérée d’une transcendance qui échappe au matérialisme triomphant, la soif d’un «autre monde» derrière le mur des apparences, la tentative de percer le silence entre les notes pour toucher l’âme du réel. Mais cette quête, lorsqu’elle est détachée de toute tradition, de toute humilité et de toute crainte de Dieu ne mène pas forcément à la Lumière. Elle peut tout aussi bien livrer l’âme à une entité qui sait imiter la Lumière à la perfection, guérir les paralytiques, rendre la vue aux aveugles et se nourrir indéfiniment de la crédulité comme de l’orgueil et du désespoir humains. Entre les deux visages, le même abîme pour le dire comme Nietzsche: l’homme qui, refusant l’intemporalité tragique du temps donné par Dieu, c’est à dire le cycle naissance, croissance, déclin, mort, espérance, et veut s’en arracher par ses propres moyens, finit toujours par retomber dans une intemporalité pire: celle du cadavre conscient, celle du faux éternel, celle du présent absolu où plus rien ne commence et où plus rien ne finit jamais.
Marc LEQUIN n’accuse pas. Il ne console pas non plus. Il se contente de montrer avec la précision d’un scalpel et la froideur d’un constat d’huissier que les deux voies que nous croyons opposées, la voie du laboratoire et la voie de l’occultisme, convergent vers le même lieu qui désigne un monde où l’homme ayant enfin dépassé le temps biologique, la filiation, la mémoire charnelle, la mort et même Dieu, se retrouve nu, immobile, éternellement présent à lui-même dans un présent qui n’est plus que l’enfer d’une conscience sans issue.
Il faut lire Intemporalités. Et trembler beaucoup. Car l’intemporalité n’est pas un concept abstrait. C’est le nom de ce qui nous attend si nous laissons la technique et la gnose moderne achever ensemble leur œuvre commune: faire de l’homme un cadavre éternellement conscient de sa propre absence ou un idolâtre éternellement prosterné devant une lumière qui n’est pas celle de Dieu.
Marc LEQUIN tente de répondre à ces questions avec brio. Il faut lire. Évidemment ! Il faut le lire. Surtout !
EXTRAIT :
Le corps doit être tendu comme un arc, la conscience une flèche résolument pointée vers la cible, prête à être décochée dans l’instant du silence, lorsque toute la nature se tait... Et de ce tir, l'âme doit être l'archer. Elle seule peut lui donner toute sa puissance. Je suis certaine que réfléchir, raisonner, penser, n'ont rien à voir là-dedans. La nature ne réfléchit pas, ne raisonne pas, ne pense pas. Mais elle sent notre intention. Je suis convaincue qu'à sa manière, une fleur sait si nous nous approchons d'elle pour la respirer ou pour la cueillir. N'as-tu jamais décelé les nuances de fragrances qui émanent d'elle ? Ne seraient-elles pas les seuls mots dont elle dispose pour nous signifier ce qu'elle perçoit de son environnement ? Ces nuances sont l'alphabet de leur langage. Si tu veux leur parler, il faut l'apprendre afin de pouvoir d'abord les écouter...
Je pense qu’hier j’aurais réussi si l’appréhension n’était venue effleurer ma conscience au dernier moment... J’ai eu peur.»
À bien des oreilles, ces paroles d’Estelle auraient sonné avec le tintement caractéristique des cloches de la folie, mais les seules oreilles présentes ce jour-là étaient les miennes ; et qui sait, peut-être étais-je déjà assez fou pour trouver Estelle saine d’esprit… Ou peut-être étais-je déjà tout simplement fou d'elle.
Elle revenait de l’un de ses essais pour lesquels elle voulait être seule, afin d’être totalement concentrée. «Et puis comme ça, dit-elle avec malice dans le sourire et espièglerie dans le regard, comme tu es parfois long à la détente, en passant la première je pourrai écarter les notes pour que tu aies le temps de passer et me rejoindre... »
Dès notre première rencontre je compris qu'il serait parfaitement inutile de sortir de leur dépôt les armes conventionnelles de la séduction… Y avait-il même vraiment eu à un moment quelconque, de part et d'autre, une place accordée à ces jeux habituels où l'on s'ingénie souvent à se montrer, par des gestes savamment étudiés et des mots judicieusement choisis, sous un jour favorable qui ne peut donc qu'être annonciateur des déceptions futures ? La roue du paon a beau être magnifique, elle n'est toujours que brève et rare, et disparaît bien souvent aussitôt qu'atteint l'objectif, ne laissant en notre mémoire que la promesse non tenue d'une vie colorée.
J'étais en ce début de soirée automnale assis sur un banc dans un jardin du centre-ville, profitant des températures encore douces et clémentes, d'autant plus que la journée avait été chaude pour la saison. J'étais comme à mon habitude immergé dans la lecture, en l'occurrence celle de Mémoires d'outre-tombe, mais pas au point de ne pas entendre pisoter les étourneaux qui avaient envahi les cieux rougeoyants du crépuscule citadin, et qui ne tarderaient pas à venir occuper la moindre branche disponible des arbres de la ville, au grand dam des automobilistes qui auraient eu ce jour-là la malencontreuse idée de garer leurs véhicules juste au-dessous.