De l'inconvénient d'être mort
Entre les délires de Monty Python et les fulgurances de Garcia Marquez, l’univers de Jean-Christophe Eon batifole dans l’aisance des mots, la loufoquerie de la vie, l’élégance des situations burlesques.
PREFACE
Entre les délires de Monty Python et les fulgurances de Garcia Marquez, l’univers de Jean Christophe Eon batifole dans l’aisance des mots, la
loufoquerie de la vie, l’élégance des situations burlesques. Et… J’aime cela !
En tant qu’éditeur, certes, mais surtout en tant que lecteur.
La modernité désespère l’être lucide. La grisaille quotidienne souille le futur. L’angoisse d’un monde belliqueux flirte avec le barbarisme le plus
primitif. L’amour disjoncte dans les plus sages résolutions. L’écrivain, lui, subrepticement, évoque sans imposer. Du particulier, il nous élève vers
l’Universel ! Avec une once de joyeuse folie, il nous guide vers la plus profonde des philosophies dans un récit apparemment extravagant.
Ainsi fusent :
« Peut-être prenais-je le problème à l'envers avec ma
confiserie sentimentale écœurante ?»
Et :
« Écrire bourré, c'était aussi efficace et productif que vouloir tracer à l'encre de Chine de la calligraphie
indienne avec des gants de boxe. »
Ou :
« Un cercle sur lequel on tourne comme un fildefériste dans une pièce carrée. »
Même :
« Je regarde l'enfant, la mère et puis la poupée. Toutes les trois ont des larmes dans les yeux que Dieu ne pourra jamais essuyer. »
Sans oublier :
« L'important, c'est le miroir. C'est mieux qu'une photo. »
Tant d’uppercuts littéraires éveillent le corps lumineux de cet humain flânant dans les méandres
absurdes d’une existence dont seules, les clés secrètes, délivrent la transcendance !... Avec ou sans… « Inconvénient » !
Jean-Marc Savary

LES PREMIERES PAGES :
LA CHAMBRE
OÙ PARFOIS ON SE PERD
Il y avait à peu près un mois qu'il était rentré ici, à Tévennec, mais il n'en était pas vraiment sûr. Peut-être davantage en fait. Peut-être moins. C'est toujours hasardeux de vouloir mesurer le temps qui passe. On reste presque toujours dans les suppositions. Il est même souvent difficile de savoir si l'on est hier ou demain. David se souvint que petit, il trouvait les grandes vacances très longues mais ça, c'était quand il était petit.
La vieillesse, songea-t-il, c'est aussi parfois un temps savoureux où l'on déguste à nouveau son enfance et sa jeunesse, ce qui fut, ce qui aurait pu être et aussi ce que l'on vécut ou ce que l'on vivra sans doute, ici, ailleurs, plus tard ou plus tôt. On remet un doigt dans une confiture trop sucrée et on ne peut pas s’empêcher de continuer. On vole du nougat. Les regrets, la nostalgie surtout, c'est de la gourmandise. L'odeur de la cuisine, quand le repas est fini dans les maisons de pierres sèches, envahit à nouveau la fin des choses et les derniers instants. On ne veut pas la lâcher, cette odeur, et même, on va l'emporter dans la tombe comme la fraîcheur des bisous sur les joues des grands-mères, comme la douceur de la peau des femmes que l'on a caressées. C'est ça sans doute, se dit-il. Au fond, qu'est-ce que nous sommes à part l'addition de nos histoires, celles que nous nous sommes racontées et celles que nous avons racontées aux autres ? Et que faire d'autre quand on est mourant dans un monde qui se suicide ? Rêver, sans doute, que des milliards de souvenirs flottent entre les univers ou bien se suicider plus vite que ce monde ne le fait. Le matin, quand il n'a pas encore bu son café, il est vaseux comme du lait périmé. C'est très con, se dit-il.
Une image lui vint, un port ponctué de boulards entourés de cordes. Il se murmura qu'il n'avait pas encore vu la mer depuis son retour en Bretagne et, la nuit surtout, elle lui manquait. Pourtant, c'était sans doute elle qu'il entendait, au loin, doucement scander l'obscurité lorsqu'il posait la tête sur l'oreiller et qu'il regardait le plafond. S’il était là, c'est qu'il n'avait sans doute pas ailleurs où aller. Comment savoir ? Il avait oublié. Le souvenir de la mer lui fit penser aux chansons de sa mère qui revenaient à son esprit comme reviennent à la maison nos enfants le soir sans qu'on les appelle.